Son départ. Son départ, définitif cette fois-ci, a été destructeur. Il l'a laissée en lambeaux, comme ceux que sa grand-mère assemblait durant la Grande Guerre pour panser les blessures. Ces lambeaux-ci ne seront rassemblés par personne.
Une fois qu'il eut refermé la porte, elle éclata en sanglots. Ces sanglots qui commencent par tourmenter le bas ventre, qui montent puis déchirent la gorge gracile, pour enfin se dégager, en un soubresaut. Ses mains, celles de d'Anastasia, tremblaient alors qu'elle ôtait son costume, alors qu'elle dégrafait son porte-jarretelles qui n'avait pas eut l'effet escompté.
Elle avait osé espérer qu'il l'aurait retenu, qu'elle aurait put le garder auprès d'elle, juste quelques heures de plus.
Elle trouva finalement la force de se faire couler un bain. L'eau était brûlante, elle ne la trahirait pas. Cette eau meurtrissait la douce peau de Aza, cette peau soyeuse sur laquelle le temps n'avait aucune emprise, malgré les douleurs, malgré les années. Cette peau qu'il avait tant aimé caresser.
Le souvenir de ses mains sur son corps, de son souffle chaud et haletant contre sa nuque. Le souvenir de lui fit frissonner Ana, malgré toutes ses brûlures. Ne pas y penser, songer à autre chose qu'à ces moments de tendresse. Les souvenirs... Cette terrible vie qui n'en est pas une, et qui fait mal. Se rappeler ses accès de colère, lorsqu'il l'empoignait par le bras et la serrait jusqu'à ce qu'elle hurle de douleur. Le haïr pour son mépris, pour ce en quoi il l'avait transformée. Une âme torturée, un âme amoureuse. Oublier les « Je t'aime » qui sonnaient vrai. N'entendre plus que ce mot, ce mot fatal qui avait fini par l'obséder « Je fais de toi ce que je veux, avec ou contre ta volonté. Tu es miennes que tu le veilles ou pas .. ». Ressentir de nouveau le coup au c½ur lorsqu'il la giflait. Oublier ce qu'elle éprouvait, et éprouve encore. Renier ses sentiments.
L'eau avait presque fini de couler lorsque les larmes d'Anastasia inondèrent une fois de plus ses joues. Ne pas se laisser aller à pleurer, surtout pas. Elle était forte, très forte. « Je suis faible, si pitoyablement faible ». Elle aimait se laisser glisser sous l'eau, tout doucement. Elle aimait sentir ses cheveux blonds flotter à la surface, et savoir qu'eux survivraient à l'asphyxie. Ses beaux cheveux. Et lui qui y passait ses longs doigts, sur toute leur longueur. Il disait qu'elle avait des cheveux de Sirène. Lors de l'amour, il les agrippait toujours. Elle avait très mal lorsqu'il jouissait, mais cela n'avait pas d'importance, elle l'aimait. Lui aimait ses cheveux, avant.
Eux non plus n'avaient pas eu l'effet escompté.
La première fois que Anastasia l'avait rencontré, elle avait sût qu'il serait différent de tous les autres. Il émanait de cet homme une sorte d'assurance, une distinction qui lui était jusqu'alors inconnue.
Tous les hommes qu'elle avait jusqu'alors fréquentés étaient bestiaux, et sans aucune subtilité.
Dès le premier regard échangé, elle avait senti à quel point il serait agréable de lui appartenir, le temps de s'oublier. Et cette félicité avait duré des mois, et des mois ...
Il ne viendrait plus. « Ne te fais plus d'idées, sombre idiote ».
Plus jamais.
Elle regarda avec attendrissement le joli c½ur qu'elle venait de dessiner au rasoir entre ses cuisses. Ses cuisses ouvertes, si tendres, le sang qu'il en découlait formant de mignonnes petites rigoles le long de ses jambes. Ses cuisses, ses jolies cuisses qui frottent. Offertes au temple de son amour pour lui.
Les meurtrir n'était qu'une façon de plus de maudire le passé, de le maudire lui.
Elle sursauta lorsqu'on frappa à la porte d'entrée.
Se leva en précipitation de son bain, essuya le sang qui coulait et se drapa de son peignoir de soie ..